L'estomac torpillé d'angoisse, je faisais, pour la cinquième fois consécutive, le tour de l'immeuble. Une fois n'est pas coutume, j'étais très en avance. Je n'avais finalement pas eu à contacter Guesdes. Un courriel titré « Mentorat : entretien d'évaluation » m'avait été adressé par son assistante. Un mail rédigé et signé par son assistante... Il ne prenait même plus la peine de m'écrire. Retour à la case départ. Le formalisme de sa démarche était blessant. Je ne le pensais pas mesquin. À quoi jouait-il ? Après lui avoir communiqué mes disponibilités, elle m'avait invité à me présenter au siège de Kinsight Consulting quinze minutes avant le rendez-vous. Une convocation en bonne et due forme à un entretien professionnel. J'étais furieuse. La colère et l'anxiété avaient pris le pas sur le reste. Car reste il y avait. Dans les tréfonds de ma conscience j'exultais. Il m'avait atrocement manqué. La simple idée de le retrouver m'avait empêchée de dormir. J'imaginais notre échange. Je rejouais nos précédentes interactions. Je me remémorais la pression de ses lèvres sur les miennes. Je tentais aussi, en vain, de chasser de ma mémoire la confusion et la peine engendrées par notre relation. Je me rappelais nos fêlures respectives. Le studio dédié à Amane, son inaptitude à aimer une autre qu'elle, ses tentatives désespérées, à travers moi, de réécrire le passé. Je n'étais qu'un réceptacle. Une façon tordue de faire son deuil. Et voilà, de nouveau, la colère. Je souffrais moi aussi mais ne faisais pas de lui un pantin. Je ne le manipulais pas, à son insu, pour gérer mon calvaire.
- Il sera là dans quelques minutes, m'annonça l'hôtesse en me conduisant dans une salle de réunion spacieuse mais anonyme.
L'endroit était plutôt bien doté en équipement audiovisuel. Un paperboard digital occupait l'angle droit de la pièce. Les stores fermés privatisaient le lieu. Je tirai sur l'un des six fauteuils, encadrant l'imposante table. Installée, le sac à main sur mes cuisses, j'attendais impatiemment l'arrivée de Guesdes. Le tintement de mon téléphone me rappela qu'il n'était pas sur silencieux. Je ne voulais pas être distraite. Je ne pouvais pas être distraite. Le moment était, pour moi, crucial. Je jouais aussi bien mon avenir académique que sentimental. Une rencontre qui, je l'espérais, me permettrait de clore un chapitre pour en entamer un autre. Tout reposait sur lui. Peut-être que ce respect excessif du protocole était un pas dans la bonne direction. Un retour aux sources. Nous étions au départ deux inconnus réunis par un projet, le mentorat. Il suffisait d'écarter les sentiments houleux qu'il m'inspirait pour me concentrer sur ça. Était-ce une façon pour lui de me faire comprendre qu'il respectait ma décision ? Devais-je me montrer reconnaissante ? Je lui avais après tout signifié, de la pire façon qu'il soit, mon intention de mettre fin à cette histoire. Il s'était conformé à ma volonté. Pourquoi ? Pourquoi alors cette conduite exemplaire qu'il avait adoptée faisait naître en moi du ressentiment ?
- Bonjour.
Une voix profonde et distante qui me retourna aussitôt les entrailles. Je quittai des yeux mon portable pour chercher avidement les iris argentés de cet homme qui d'un simple mot ou regard renversait mes plus intimes convictions.
- Bonjour, soufflai-je en me relevant.
De larges épaules contenues par un costume navy et une chemise bleu pastel, une cravate bordeaux nouée autour d'un cou que je souhaitais secrètement agripper, des pommettes hautes, des lèvres charnues que je savais fougueuse ... L'attraction était toujours là. Tout du moins de mon côté. Lui me paraissait détaché. En l'observant plus attentivement je perçus quelques signes de fatigue. De fines cernes sous les yeux, une barbe un peu plus épaisse que d'ordinaire, des épis blond cendré qu'il n'avait pu ou voulu dompter. Rien en somme de dramatique. C'était tout de même assez pour faire poindre chez moi l'inquiétude. Il avait, sans aucun doute, cherché à contrôler son image. À masquer toutes traces de difficulté. Il n'y était que partiellement parvenu. Un œil averti ne se fiait pas à cette assurance de façade. Plus il se montrait froid et procédurier, plus je m'inquiétais.
- Ça va ?
Le frémissement de ses sourcils témoignait de son agacement. La question était pourtant anodine.
- J'ai reçu un guide et une grille d'évaluation, m'informa-t-il d'une voix monotone.
Il occupa le siège d'en face, jeta un coup d'œil à sa montre avant d'ajouter :
- Trente minutes devraient suffire. Je dois compléter à partir de l'échange d'aujourd'hui cette grille.
Il disposa sur la table le document mentionné. Partagée entre l'étonnement, le souci et la contrariété je demeurai interdite.
- Des questions ?
J'aurais dû me concentrer sur l'évaluation. Le diplôme était ma priorité. J'aurais dû prendre exemple sur lui et m'en tenir au sujet de notre rencontre mais ... quelque chose clochait. Une encoche à peine perceptible qu'il m'était impossible d'ignorer.
- Ça va ?, répétai-je.
La bouche tombante, il se frotta la joue droite avant de reprendre :
- Des questions ... sur l'entretien ?
- Pourquoi tu ne réponds pas ?
Il ferma un court instant les yeux cherchant ainsi à se donner contenance.
- On est pas là pour ça.
L'irritation que laissa transparaître sa voix accrut mon incompréhension.
- C'est juste une question... , insistai-je.
- Une question qui pour l'instant nous empêche d'avancer. Tu veux le faire cet entretien oui ou non ?
Il perdait patience. Je voulais qu'il se laisse aller, qu'il confirme mon pressentiment.
- Si on avance pas c'est parce que tu ne réponds pas à ma question.
Une provocation délibérée.
- Ça t'intéresse maintenant ? De savoir comment je vais.
- Quoi ?
Il dénoua légèrement sa cravate, tapota nerveusement son stylo et me jeta un regard glacial. J'avais sous-estimé l'étendu de son mépris. La virulence de sa réaction me heurta de plein fouet. À ce point ? Comment ? Quand ? J'étais perdue.
- Arrête.
Une injonction dévastatrice. D'où venait le dégoût que visiblement je lui inspirais ?
- Je ... je comprends pas, bredouillai-je.
Il afficha un sourire dédaigneux. Qui était cet homme ? Où était le Noah que j'avais appris à connaître et apprécier ?
- Toi arrête !
Une réponse enfantine qui réussie néanmoins à l'ébranler. Je contenais mes larmes. Je n'allais pas craquer pour si peu. J'avais connu et survécu à pire. Ça fait mal.
- Mais qu'est-ce qui t'arrive ? , demandai-je la voix éraillée d'émotions.
Il poussa un long et profond soupir. Les épaules affaissées, il plaqua une main sur sa nuque. Je distinguais pour la première fois, au milieu de toute cette colère, de la peine.
- Ce qu'il m'arrive ? C'est toi.
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Déboires chroniques
RomanceLa vie est loin d'être un long fleuve tranquille. Les espoirs, les idéaux, l'utopie que notre esprit engendre sont mis à mal par les épreuves jalonnant notre chemin. La solidité des liens amicaux et amoureux est testée durant ces épreuves. Jena, ét...
