La marche rapide dans une tenue comme la mienne se révéla être un défi de taille que je relevai plus par contrainte que par choix. Le salon Opéra donnait, à mon grand étonnement, sur un espace aux proportions plus modestes mais chaleureux et intime. Quelques invités, installés dans des fauteuils profonds, poursuivaient leurs conversations à voix basse. Guesdes finit par ralentir l'allure puis s'arrêter. Il semblait seulement maintenant prendre conscience de la ligne qu'il venait de franchir. Une frontière invisible qui, par un geste spontané, s'était brouillée. Il avait introduit une familiarité irréversible. Une familiarité qui était loin de me déplaire. Il relâcha mon bras, bredouilla quelques excuses et m'invita à m'asseoir.
- Clémence et moi avons une stratégie de fuite bien rodée, expliqua-t-il avant de s'installer à son tour.
- C'est ce que je vois. Et vous fuyez quoi exactement ?
Je reprenais enfin la maîtrise de la situation. Je m'étais laissée submerger par la beauté du lieu, mes nerfs à vif et son comportement. Depuis mon arrivée, je n'avais prononcé que des phrases courtes et maladroites.
- Des clients "boulets".
J'écarquillai les yeux. Il s'en amusa.
- Le terme "boulets" vous choque ?, me demanda-t-il.
- Pas du tout. Je suis juste surprise que quelqu'un comme vous utilise ce genre d'expression.
- Quelqu'un comme moi ?
Un sourcil arqué, un demi sourire aux lèvres, il prenait un malin plaisir à me pousser dans mes retranchements.
- Quelqu'un ...
Je marquai un temps d'arrêt, hésitante sur la tournure à donner à ma phrase.
- ... d'aussi professionnel, improvisai-je.
Il s'enfonça un peu plus dans son siège et croisa sa cheville sur son genou gauche.
- En parlant de professionnel, il est peut-être temps de rattraper votre retard et d'aller en rencontrer quelques-uns.
Je retins, difficilement, une grimace.
- Et si, pour aujourd'hui, on s'arrêtait à Madame De Longialle ? J'ai déjà appris beaucoup de choses grâce à elle...
- Comme ?
- Comme l'esprit de sacrifice. On l'a quand même laissé seule avec vos clients "boulets".
Les commissures de sa bouche s'étirèrent, creusant ses fossettes. Il se remémorait, de toute évidence, un moment de vie partagé avec la splendide rousse. Je me renfrognai devant sa mine attendrie.
- Elle m'a mis en mauvaise posture plus d'une fois. Ça n'est qu'un juste retour des choses.
- Et on dit que la galanterie se perd...
Un petit rire, agréable à l'oreille, lui échappa.
- Vous avez encore beaucoup de choses à apprendre.
Il reprit son sérieux, porta son regard au loin et désigna du menton un homme d'une quarantaine d'années. Les tempes grisonnantes et le visage marqué par quelques rides, il sirotait du champagne et observait les alentours.
- Allez lui parler.
- Qui est-ce ?
Il haussa les épaules.
- Le but de l'échange est justement de le découvrir.
- Vous plaisantez ?
- Pas le moins du monde. Pour développer un réseau il faut oser parler à des inconnus. Présentez-vous, expliquez pourquoi vous êtes là et laissez votre interlocuteur faire de même.
L'assurance avec laquelle il donnait ses instructions laissait peu de place à un échappatoire. Je me résignai à approcher l'homme en question, redoutant déjà la situation gênante où je chercherais désespérément à combler un silence pesant, sans y parvenir. Alors que j'énumérai en mon for intérieur les différents scénarios catastrophes auxquels je m'exposais et tentais de m'y préparer, ma "cible" s'était déplacée. Le quadragénaire avait rejoint un petit groupe de personnes à quelques enjambées de son précédent emplacement. Soulagée je saisis cette aubaine pour faire demi-tour. Je m'aperçus, à mi-chemin, que le fauteuil occupé par Guesdes était à présent vacant. Un regard circulaire plus tard, je dus me rendre à l'évidence. Il était parti.
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Déboires chroniques
RomanceLa vie est loin d'être un long fleuve tranquille. Les espoirs, les idéaux, l'utopie que notre esprit engendre sont mis à mal par les épreuves jalonnant notre chemin. La solidité des liens amicaux et amoureux est testée durant ces épreuves. Jena, ét...
