Partie 37 : conversation chaleureuse

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L'odeur familière de ma mère m'apaisa presque aussitôt. J'étais à la maison. Là dans ses bras, j'étais à la maison. Elle me caressa la tête tandis que je m'accrochais à elle comme si ma vie en dépendait. Après quelques minutes, elle se dégagea de mon étreinte pour m'examiner, une légère moue aux lèvres.

- Il fait froid. Rentre. Va poser ton sac dans ta chambre.

Je m'exécutai sans un mot. Délestée de ma charge, j'observais cette pièce dans laquelle le temps ne semblait avoir aucune prise. Le même lit, le même bureau, la même armoire, avec quelques affaires en moins, la même lampe, le même tapis. Rien n'avait été déplacé. Tout était resté tel que je l'avais laissé.
Tout sauf moi. Curieux décalage. Je me retrouvai là. Assise sur un lit qui était mien sans l'être. Dans une chambre qui était moi sans l'être. Elle était un moi que je cherchais à fuir. Un moi qui avait connu la plus cuisante des blessures et pour qui cet espace avait longtemps été un eldorado. Je m'y abritais, au départ, seulement lorsque la tempête faisait rage. Puis, petit à petit, il était devenu mon unique lieu de vie. Je refusais d'en sortir. Sauf pour manger ou lorsque mes parents insistaient pour que je fasse une apparition. Il me permettait de fuir les difficultés. Je prétendais qu'ici elles ne pouvaient pas m'atteindre. Je vivais dans le déni. Aujourd'hui, encore. J'avais troqué une chambre contre une autre, creusant un peu plus la distance avec ma famille. J'espérais échapper aux dysfonctionnements de ses membres. Je me rassurais parfois en me disant que c'était le destin. Je justifiais mon impuissance comme je le pouvais. J'étouffais, ainsi, la culpabilité qui me rongeait intérieurement. On est peu de choses face au destin. Un point dans une voie lactée. Est-ce qu'un point peut influencer la galaxie ?

- Jena ?

La voix de ma mère me ramena à la réalité.

- Oui ?
- Viens !

Je la retrouvai dans la cuisine. Je tirai de sous la table un tabouret en bois. Une fois installée, dos au mur, je l'observais silencieusement s'affairer.
Un peignoir bleu pastel recouvrait son vieux pyjama blanc à motif floral. Un foulard couleur taupe dissimulait ses cheveux et protégeait son visage de toute incursion capillaire. Vieillesse prématurée. Les rides qui parcouraient son front, les lignes qui partaient des extrémités de son nez pour rejoindre les commissures de ses lèvres, les poches noires qui décoraient ses paupières inférieures tombantes reflétaient son vécu. Un vécu parsemé d'épreuves.

- Papa n'est pas là ?, m'enquis-je.
- Il travaille, répondit-elle en râpant une tomate.

Il était fréquent pour un gardien d'immeuble de travailler le week-end.

- Demain aussi ?

Elle soupira puis acquiesça.
Je l'imaginais seule dans cet appartement. Personne à qui parler. Elle sortait peu. Une à deux fois par semaine, elle allait faire ses courses et discuter avec les voisines qu'elle croisait en chemin avant de rentrer. Elle n'avait ni amis, ni famille à qui se confier. Elle s'était, faute de mieux, accommodée de cette solitude. Ma culpabilité gagnait du terrain.

- Comment ça va à l'école ?

Je ne voulais pas qu'elle se sente seule. Je voulais atténuer les effets de cette peine qui l'habitait constamment. Alors je me mis à parler. Encore et encore. À être cette présence humaine qui faisait défaut. J'étais loquace. Elle non. Mais le sourire timide qui se dessina sur ses lèvres alors qu'elle m'écoutait tout en épluchant ses légumes suffit à me rassurer.

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